Virus martien

May 1st, 2007

L’écran crépitait. Les images quasi folles se succédaient frénétiquement. Tous les rapports concordaient, les données se recoupaient, il sentait que la vérité se dessinait peu à peu sous ses yeux fatigués. O’Donnel se caressa la mâchoire. Le picotement de sa barbe naissante lui stimula les sens et l’extirpa de son abattement. Il ferma les yeux et repassa mentalement les faits. L’attentat sur le CEM, les corps des campeurs, la coupure des communications avec la Terre, le Pèlerinage. Il mit ses informations dans un coin de sa tête, les imbriqua, puis il rouvrit les yeux et visionna une nouvelle fois les rapports qu’il avait reçu avant de perdre toutes les communications avec le reste de la galaxie. Ils disaient tous la même chose : un putsch a renversé le pouvoir, les chefs suprême militaire ont été assassinés. Son vieil ami, le Général des Forces Aériennes figurait également parmi les victimes. Il revit en pensée l’homme, sa stature altière, son verbe franc et son regard qui électrisait les troupes. Qui avait pu commettre ces crimes ? Des fanatiques ? Des terroristes ? La question lui brûlait l’esprit. L’isolement de Mars rendait ces interrogations encore plus insupportables. Heureusement que la Constitution de l’Alliance prévoyait qu’en cas de défaillance de tous les organes militaires, c’était le Grand Théologien qui assurait la vacance du pouvoir.
Il posa sa main sur la surface tactile de son intervidéo. Ses empreintes furent reconnus immédiatement, lui donnant accès au plein pouvoir sur le réseau martien à courte portée. Les ondes électromagnétiques du soleil leur coupait toutes les communications longue portée pendant 2 semaines, mais le réseau local était toujours opérationnel, et heureusement car c’était le dernier lien qui unissait les habitants de la planète rouge. Il appliqua un code noir. L’IA allait dorénavant censurer toutes les informations concernant ce coup d’état. La population était en quasi insurrection depuis une dizaine d’heure et ce type d’évènement pouvait faire basculer les hésitants dans le camp des émeutiers. Ses officiers occupaient le terrain pour maintenir le calme mais chaque heure écoulée poussait la population à bout. Les réseaux d’informations non officiels avaient été saturés par des bulletins concernant la propagation du virus. Curieusement l’IA n’avait rien pu faire pour empêcher ça.

“Qui est derrière cette attaque ?” O’Donnel nota en lettre capitale cette question dans son journal personnel.

Il leva la tête et contempla la salle un instant. La table lumineuse décrivait un ovale quasi parfait, sa lueur bleu pâle irradiait à moins d’un mètre, laissant un environnement sombre, inconnu et menaçant. Il fallait deviner le reste de la pièce, sa table basse et ses fauteuils dans le coin, son distributeur de café à coté de la porte, ses plantes vertes en plastiques pour humaniser le décor. Le général était complètement seul dans la salle de crise mais son isolement lui donnait un sentiment de protection. Il savait que la situation était critique sur Mars.
Soudain, son écran vira de couleur et la photo d’un homme âgé, vêtu d’une blouse blanche apparue dans un coin avec la mention “Appel en cours”. Il cliqua sur le visage impassible et la connexion vidéo fut établie.
“Bonsoir Docteur. J’espère que vous avez de bonnes nouvelles” dit il d’un ton neutre
Le scientifique le fixa un instant, tentant de déchiffrer l’état du militaire avant de déclarer d’une voix douce:
“Bonsoir Douglas, je vais malheureusement vous décevoir, la situation est critique”
Le visage du général resta stoïque. Coudes sur la table, il croisa ses mains et y posa sa mâchoire. Il lâcha dans un souffle : “J’attends votre rapport”
Son interlocuteur chaussa ses lunettes et commença la lecture de ses notes :
” Bien, d’après nos premiers résultats, il ne s’agit pas d’un virus martien mais de ce qu’on appelle un virus mimétique. Il s’adapte à son environnement grâce à un processus de mutation accélérée” et il ajouta presque pour lui même ” et c’est une belle bête”.
“Vous pensez à une arme bactériologique ?”
Le scientifique le regarda d’un air idiot : “Mais C’EST une arme bactériologique ! Sa mutation est assurée par un bataillon de nanomachines organiques. Elles ne sont même pas affectées par les ondes électromagnétiques, ça peut résister à une attaque nucléaire, modifiant sa structure pour s’adapter de manière parfaite aux hôtes disponibles et tuant à chaque fois”
O’Donnel se gratta le front : “Ok, ok, ça vient de chez nous ?”
“Hum, c’est peu probable mon général. Je n’ai pas pu faire de recherche approfondie sur le réseau à cause du black-out, mais à ma connaissance tous les programmes militaires de ce genre ont été stoppés après la guerre. ÿa coûtaient trop cher, de plus c’était trop dangereux et contre productif.”
“Donc ?”
“Donc ce virus a du être développé pendant la guerre, peut-être par nous mais vu la technologie employée je pencherai plutôt pour la LFS”
O’Donnel sentit la fatigue le gagner. Il baissa la tête et passa ses mains derrière la nuque. Fixant la table il marmonna :
“Il n’y a donc aucun espoir”
“Pardon ?” Le scientifique fit la grimace avant de rétorquer : “Si votre question était de savoir si on avait un vaccin prêt sur le champ, je me dois de répondre par la négative. On y travaille bien entendu mais je préfère être honnête avec vous, cela demandera sûrement des années”. Il marqua une pause. “Vous avez pris la bonne décision Douglas, la quarantaine de Mars était nécessaire. La mort de ces millions de personnes en sauvera des milliard”
Il redressa la tête et ricana amèrement : “Oui mais vu la situation, toute la galaxie pourrait être infectée qu’on en saurait rien !” Il se passa la main sur le visage pour se calmer, puis reprit sur un ton apaisé:
“Bien, pouvez-vous me fournir une estimation de nos chances de trouver un vaccin avant que la population martienne ne soit anéantie ?”
Le scientifique réfléchit un instant en consultant ses notes avant de déclarer:
“Environ 20% mon Général. En prenant en compte, bien entendu, que la vitesse de propagation du virus va diminuer à cause du manque d’hôte disponible”
O’Donnel hocha la tête. Le scientifique prit congé, le laissant à ses pensées.
Une nouvelle fois, son intervidéo changea de couleur, laissant apparaitre l’officier de quart:
“Mon Général, conformément à vos ordres je vous préviens que nous atteignons l’orbite basse. Nous avons déployé les antennes relais”
O’Donnel actionna une touche à reconnaissance d’ADN et son écran afficha ses officiers en poste sur le sol martien. Il était temps de prendre le pouls de la situation.

Jérémy engagea une balle de 7.62 dans la cuilasse de son SVD Dragunov. Issue d’un stock volé de l’armée, le fusil était flambant neuf. Couché sur le toit d’un hôtel de passe, les jambes en équerre, il s’assura d’être bien stable. Il ajusta son viseur et commença son travail de respiration. Son rythme cardiaque diminua lentement, son cycle respiratoire devenait plus long. Dans son viseur, il balayait complètement le sud de l’astroport. Une simple barrière grillagée de 3 mètres de haut séparait les badauts de la zone exclusive militaire et des deux portes astronefs géants, le Praha et le Hawkins.

“De quoi évacuer 20% de la population martienne”

Les messages sur le réseau avaient été qualifiés d’appel à l’insurrection par l’IA. Mais ils disaient pourtant la vérité : Mars était condamnée et l’armée était juste là pour s’assurer que personne ne s’enfuirait. La rumeur du virus avait laissé place à la certitude que tout le monde allait mourir. Malgré les appels aux calmes qui passaient en boucle sur les Intervidéos publics, plus personne n’avaient d’illusions sur ses chances de survie. Les personnes saines devaient-elles suivre les conseils des autorités ? Attendre dans le calme et prier le Grand Théologien ? Jérémy avait vu toute sa famille mourir en moins de 72h. Sa maison, comme des milliers d’autre, avait été passé au lance-flammes. Les services municipaux continuaient leur ronde incessante pour évacuer les corps, nuits et jours.
Dans ces situations, il vallait mieux se fier à son instinct de survie… ou à la dernière rumeur du Réseau. En effet, il se disait que les Portes-astronefs en stationnement à la surface martienne étaient faiblement gardés, les troupes étant trop occupées à maintenir le calme en ville. Prendre d’assaut l’astroport était suicidaire, mais ça valait toujours mieux que d’attendre la mort en priant !
L’IA avait rapidement bloqué cette rumeur mais elle s’était déjà très vite répandue parmis les réfugiés. Des volontaires en âge de se battre s’était alors regroupés en petites milices, volant des stocks abandonnés de la police et de l’armée. C’était dérisoire mais ça avait donné le courage nécessaire pour planifier une attaque de grande envergure.
Son talkie Walkie grésilla :
“Croky 1 à Dog 2 : autorisation de faire feu”
Il se crispa très légèrement, les dès étaient jetés. Il ajusta sa cible. Il se demanda si d’autres villes martiennes allaient se soulever après ça. Il réfléchit à ses chances de survie, il pensa un instant à sa famille puis fit feu.

Le Colonel Asimov consultait les derniers rapports à l’arrière d’un BMP-T reconverti en poste de commandement. Le Praha était bouclé pour l’inspection bactériologique quotidienne et ses gars n’avaient plus qu’à tuer le temps sur le tarmac de l’astroport. On frappa à la porte du blindé. Il sortit, son officier de communication lui fit un rapide salut avant de lui passer l’appel en cours. Le colonel se protégea du soleil du revers de la main. Il sentait que les nouvelles n’allaient pas être bonnes .
“Colonel Asimov au rapport, Mon Général”
“Bien Nicolaï, quelle est la situation ?”
“Plutôt stable Mon Général. Nous avons une manifestation pacifique aux portes de l’astroport. Des rumeurs sur le Réseau indiquent que l’armée aurait l’intention de laisser mourir la population tout en gardant leurs astronefs vides. Un comité citoyen a rassemblé environ 50 000 personnes. Le Colonel Bartolomé est en discussion avec eux, pour l’instant ça traine.”
“Aucune manifestations hostiles ?”
“Ici non, ils sont tranquilles, en ville c’est une autre histoire. Il y a beaucoup de pillage et quelques hommes ont été pris à partie par des gangs armés. La situation reste sous contrôle mais ce qui est préoccupant, c’est que les services sanitaires commencent à avoir de lourdes pertes dans leurs effectifs à cause du virus. Les cadavres commencent à trainer et les esprits s’échauffent, je pense que…”
La tête de l’officier de communication qui etait resté à ses coté implosa, libérant un mélange de cervelle et de sang sur le visage d’Asimov. Ce dernier eut juste le temps de se ruer dans le blindé avant qu’une deuxième balle mette hors d’état le radio-emetteur. Les coups de feu résonnaient. D’un geste rapide, il referma la porte arrière du blindé, se coupant littéralement de la bataille. Il activa alors son oreillette et bascula sur le réseau courte portée:
“A tous les hommes, ouvrez le feu sur les hostiles. Ne laissez personne pénétrer la zone d’exclusion. Je répète, feu à volonté”. Il sélectionna ensuite son officier en second et établit une connexion sécurisée :
“Capitaine Bondurant ? Faites-moi un état de la situation”
Le cri des armes à répétition couvraient la voix de l’officier, le son était haché. Après plusieurs bruits et craquements, la voix devint plus claire:
“Colonel, nous avons été attaqué par surprise par des rebelles au nord et au sud. Ils se sont cachés parmi les manifestants. Leur nombre est difficile à déterminer, quelques centaines tout au plus je dirais. Ils ont un armement léger, fusil automatique et grenade. Je ne pourrais pas le jurer mais de nouveaux manifestants ont rejoint les émeutiers et tentent de pénétrer dans la zone d’exclusion. C’est la pagaille mon colonel, les manifestants courent se mettre à l’abri et cela permet aux rebelles de se déplacer”
“Bien, ne faites pas de quartier et ouvrez le feu sur toute personne qui se déplace dans un périmètre de 1 kilomètre autour de la zone”
“Mais… Mon colonel, ils sont des milliers, on ne peut pas les massacrer !”
Asimov s’emporta :
“C’est un ordre capitaine ! Si nous perdons un porte-astronef, c’est la galaxie qui risque de subir le même sort de Mars. Vous voulez vraiment contaminer le reste de l’univers ?!”
Pierre Bondurant se reprit aussitôt :
“A vos ordres mon colonel, je transmets l’information à toutes nos troupes”.
Asimov bascula sa communication sur le colonel Finley. Il allait avoir besoin d’un appui aérien.

Il avait déjà abattu plus de quinze soldats. Il avait mal à l’épaule à cause du recul de son arme mais il continuait à tirer, frénétiquement. Les fumigènes le gênait, les corps apparaissaient fugaces, au grès des volutes. Rebelles, manifestants, militaires… Il fit feu. Le corps sans vie d’une civile tomba au sol. Il avait vu dans sa lunette un visage juvénile vrillé par la surprise, la douleur et l’incompréhension. Il eut un haut le coeur et lâcha son fusil. Il était en sueur et choqué. Il se passa la main sur le front et contempla le champ de bataille. L’anarchie régnait sur l’astroport, les rebelles avaient été taillés en pièces et des centaines de manifestants innocents gisaient mort. Les militaires avaient subi de lourdes pertes à cause de l’attaque surprise, mais maintenant ils s’étaient ressaisis et ils massacraient méthodiquement les assaillants. Un vrombissement de réacteurs déchira alors le ciel. Le souffle plaqua Jeremy sur le toit de l’immeuble. Toute la bâtisse trembla. Il était paralysé par la peur, ses tympans avaient explosé et un petit filet de sang s’écoulait de ses oreilles. La première patrouille de chasseur phoenix avait fait un passage de repérage en rase motte. Au loin, Jeremy vit les militaires qui reculaient. Il comprit ce qui se tramait mais, tétanisé, il ne parvenait pas à prendre son talkie walkie pour avertir ses camarades. La mort, il la voyait finalement en face et il était terrorisé. Il baissa la tête, résigné, des larmes coulaient doucement sur ses joues. Les vaisseaux repassèrent une nouvelle fois, mais il n’entendait déjà plus rien. Ils prirent une formation en V, laissant un écart d’une centaine de mètres entre eux. Le premier piqua furieusement sur les milliers de manifestants désemparés. Au dernier moment, il lâcha ses kilotonnes de bombes et enclencha la post-combustion pour se dégager. Il fut imiter par les dix-sept appareils de sa formation. La mort se répandit, furieuse, affamée. Un mur de flamme acre balaya les corps ridicules des manifestants et des rebelles. Sur plus de deux kilomètres, toute l’oxygène fut aspirer en un instant par l’explosion, tuant toute vie. La terre fut soulevé puis rejeté violemment, comme un tapis que l’on secoue pour y enlever les fourmis. Une pluie de phosphore incandescent acheva alors les survivants, la neige blanche mortelle se collant sur leur peau et les brûlant jusqu’à l’os. Tout était fini.